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Qu’est-ce qu’être communiste aujourd’hui ?

En décembre 2009, à la suite d’une réunion avec quelques camarades marxistes-léninistes, un jeune camarade m’a posé frontalement la question : selon toi, qu’est-ce qu’être communiste aujourd’hui ? Je lui ai envoyé ensuite cette petite note, où, une fois de plus, est abordée la question du parti.

Mars 2010

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Au cours de la réunion du 4 décembre 2009, la question fut posée : Qu’est-ce qu’être communiste aujourd’hui ?

Comment y répondre, après la défaite du communisme et la disparition des partis communistes ?

Après la défaite du camp socialiste

Poser la question aujourd’hui, c’est la poser après la défaite du communisme (dans sa première phase, le socialisme). L’effondrement de l’URSS et du camp socialiste résulte d’un triple processus :

  • les coups gigantesques portés par l’adversaire : il faut ici sans cesse rappeler que le camp impérialiste a mobilisé d’immenses forces intellectuelles, subversives et militaires pour miner et abattre l’URSS puis les autres pays socialistes, il faut rappeler ces années 30 où les « pays démocratiques » ont passé de sombres compromis avec Hitler dans l’espoir de le jeter contre le pays des soviets, comme il faut rappeler que l’effort principal de la guerre contre le nazisme a été porté par l’URSS ;
  • le renoncement des dirigeants des partis communistes à la lutte contre le capitalisme et l’impérialisme, justifié par la révision de la doctrine marxiste ;
  • l’incapacité, ou l’impossibilité des communistes (marxistes-léninistes) de contrecarrer cette régression.

Une nation peut être vaincue, puis se redresser au nom de sa vitalité première ; un régime peut être détruit et reprendre vie au nom de ses principes fondateurs. La défaite du communisme procède d’un mouvement plus délétère. Les principes de la révolution furent reniés, mais plus encore discréditées par ceux-là mêmes qui avaient en charge de les faire vivre, en premier lieu sur la terre de la révolution d’Octobre.

Hier, le communisme était rejeté au nom de son avenir improbable ou inquiétant ; aujourd’hui, il l’est au nom du passé. « Plus jamais ça ! », c’est ce qu’on nous oppose de l’extrême droite à l’extrême gauche. Cinquante années de construction du socialisme ont été ensevelies sous le terme devenu injurieux de stalinisme et dorment comme dans un tombeau lugubre où il est interdit de pénétrer. Ainsi le mouvement ouvrier, l’humanité tout entière sont-ils dépossédés d’un demi-siècle de leur histoire, ce qui les prive en même temps de toute perspective révolutionnaire.

Un immense travail attend le communiste aujourd’hui pour qu’il restitue le passé au nom de l’avenir et qu’il espère en l’avenir au nom du passé.

Pour cela, il faut d’abord identifier correctement le caractère spécifique des conditions qui ont entouré le processus révolutionnaire et la construction du socialisme, en URSS et dans les autres pays socialistes. Cette approche permet de comprendre la nature des problèmes posés à nos prédécesseurs et des solutions qu’ils ont imaginées, et d’y discerner l’élément universel et transposable. Nous devons être particulièrement précis sur ce point, parce que le révisionnisme joue de ces conditions spécifiques pour les déclarer historiquement dépassées et, à partir de là, rejeter les principes mêmes de la révolution socialiste. « La révolution ne peut être ce qu’elle a été », telle est l’injonction, en apparence pleine de bon sens, qui sert à rejeter notre passé révolutionnaire pour faire avaler la capitulation dans le présent et l’avenir.

Il faut ensuite partir des problèmes théoriques et pratiques posés sous nos yeux par la révolution en France pour mettre en perspective historique ces problèmes, et tirer du passé, de notre passé, les éclairages qui nous permettent d’élaborer la théorie de la révolution en France, sa stratégie et sa tactique.

C’est dire que notre attitude face au passé du mouvement communiste doit être offensive, qu’elle doit être partie intégrante de la dynamique de la construction d’un mouvement politique révolutionnaire dans notre pays, et de l’élaboration de la ligne stratégique qui répond aux tâches du moment.

Etre communiste aujourd’hui, c’est savoir défendre la réalité du passé révolutionnaire et restaurer son image en élaborant la théorie et la stratégie de la révolution en France.

« Les communistes peuvent résumer leur théorie  par cette seule formule : abolition de la propriété privée »

Pourquoi le rejet haineux du régime soviétique issu de la révolution d’Octobre est-il si puissant, si quotidien, si répandu ? Parce que cette révolution a, pour la première fois dans l’histoire, résolu de manière durable les deux questions majeures du mouvement communiste : la question du pouvoir et celle de la propriété privée. Parce que cette révolution a démontré que ces deux questions sont étroitement liées. Le pouvoir politique est conquis dans le but, j’allais dire dans le seul but d’exproprier les expropriateurs.

Or, depuis longtemps maintenant, la condition formelle pour trouver sa place dans l’espace politique officiel est d’étouffer, de refouler ces questions. Revendiquer la suppression de la propriété privée des moyens de production paraît aujourd’hui incongru, voire monstrueux.

Qu’est-ce que la révolution communiste sinon une révolution économique qui change le régime de propriété ? Cette exigence figure pratiquement à chaque ligne du Manifeste de 1848, qui précise : « Les communistes peuvent résumer leur théorie par cette seule formule : abolition de la propriété privée ». Ce principe est désormais ignoré.

Dès Le Manifeste, Marx et Engels soulignent deux points importants. Tout d’abord, la propriété bourgeoise évolue « dans l’antagonisme du capital et du travail », elle « est l’expression ultime, l’expression la plus parfaite du mode de production et d’appropriation fondé sur des antagonismes de classe, sur l’exploitation des uns par les autres ». D’autre part, la question de la propriété personnelle ne se pose pas, ni celle du passage d’une propriété personnelle à la propriété sociale, puisque le capital n’est pas une puissance personnelle, mais une puissance sociale. Dès lors, transformer le capital en propriété commune, c’est changer le caractère social de la propriété en lui faisant perdre son caractère de classe.

Aujourd’hui, avec une production plus socialisée que jamais, avec un capital qui fonctionne comme un parasite vivant sur le corps économique et social, les conditions objectives sont mûres pour que les travailleurs s’approprient collectivement les moyens de production.

Le programme centré sur cette exigence reste pourtant à construire, sans qu’aucune force, à gauche et dans l’extrême gauche, ne s’y emploie, alors même que récemment des dizaines de milliers de milliards de dollars ont été offerts au capital pour que soit maintenue l’appropriation privée de la richesse sociale.

Etre communiste aujourd’hui, c’est mettre en avant l’exigence de l’abolition de la propriété privée.

Etre communiste sans parti

La défaite du communisme signifie d’autre part que les communistes sont aujourd’hui sans parti, et sont par conséquent confrontés à la question de la formation d’un parti. Comme ils le furent dans les années 60, alors que de puissants partis révisionnistes incarnaient encore l’idéal communiste pour leurs membres et la masse des travailleurs. Beaucoup d’entre eux restaient fidèles aux vieux P.C., malgré leur trouble, leurs hésitations, parfois leur contestation. Dans cette situation, fallait-il créer de nouveaux partis communistes, avec les moyens du bord ? La question doit être posée. Toujours est-il que des caricatures de partis ont fleuri ici ou là, qui n’avaient aucune chance de se développer en raison de leur incapacité politique. Ces petites organisations se sont révélées être des instruments de dépolitisation, des forces de corrosion de l’esprit de parti : nous devons être rigoureux et implacables face à cet échec, et en tirer toutes les leçons.

L’esprit de parti consiste aujourd’hui à rassembler toutes les forces possibles pour élaborer la théorie de la révolution en France et la stratégie politique qui en découle.

En effet, avant de créer le parti, il faut d’abord qu’existe l’esprit de parti – c’est tout le sens d’un ouvrage comme Que faire ? dans lequel Lénine précise les conditions politiques et idéologiques de l’existence d’un parti révolutionnaire. Si vous vous contentez de petites réformes sociales et restez à la traîne des partis bourgeois, si vous ne possédez pas une théorie d’avant-garde, si votre programme ne se distingue guère d’une plate-forme syndicale, alors à quoi bon créer une organisation révolutionnaire ? Face aux forces considérables que la bourgeoisie impérialiste a concentrées dans ses mains pour perpétuer sa domination, la classe ouvrière ne peut s’émanciper qu’en s’organisant, en se structurant comme une force politique dotée d’une théorie révolutionnaire et d’une solide organisation, quelle qu’en soit la forme.

Etre communiste aujourd’hui, c’est donc être capable de déployer un esprit de parti en l’absence d’un parti, et pour en préparer la constitution.

La question du pouvoir

Les partis marxistes-léninistes, comme les autres partis de l’extrême gauche, ont prétendu se construire sans poser la question du pouvoir politique (sinon par des proclamations formelles et verbeuses sur la « dictature du prolétariat », sur la « révolution »), si bien que tous finissent par aller sur le terrain de l’adversaire en s’enlisant dans de vaines tactiques électorales. Ces organisations ont voulu faire de la politique sans relier chacun de leur propos, chacune de leur revendication, chacune de leur orientation à la question du pouvoir politique. De ce fait, elles ont été incapables de construire une stratégie, c’est-à-dire de définir l’étape actuelle de la révolution en France et de savoir quelles forces sont à disposer pour atteindre les objectifs du moment.

Il ne suffit pas, pour reprendre l’argument de Lénine, de dire que toute lutte de classe est une lutte politique. La politique a un sens plus élevé :

« Le marxisme reconnaît que la lutte de classe atteint son plein développement, qu’elle est « à l’échelle de toute la nation », uniquement lorsque, ne se contentant pas de s’étendre à la politique, elle se saisit dans la politique même de ce qui est le plus essentiel : l’organisation du pouvoir d’Etat » (La conception libérale et la conception marxiste de la lutte de classe, Œuvres complètes, Tome 19, pages 119-120).

Sur cette question essentielle, les révisionnistes sont allés au terme de leur capitulation. Après avoir détourné la question du pouvoir de son sens subversif et révolutionnaire, ils la déclarent aujourd’hui tout bonnement dépassée. Toutefois, leur position, par sa cohérence, possède la vertu de mettre en relief le lien entre la question du pouvoir et celle du parti.

L’expérience du mouvement révolutionnaire mondial a montré que le pouvoir politique, avec ses moyens militaires et administratifs, était indispensable pour éliminer le capitalisme et construire la nouvelle société socialiste. En théorie comme en pratique, cette question de l’Etat et de la prise du pouvoir politique semblait réglée. Pourtant, elle ne cesse d’être mise en cause.

Mentionnons brièvement quelques avatars récents des thèses opportunistes.

En s’appuyant sur certains textes où Gramsci propose de mener d’abord une « guerre de positions » avant la « guerre de mouvement » (la lutte frontale et insurrectionnelle), les révisionnistes concluent que la prise du pouvoir d’Etat ne doit pas être un préalable à la révolution, ne doit plus être l’acte fondateur de la révolution, mais plutôt sa conclusion. Ces théories sont désormais solidement ancrées et servent de cadre général aux divers courants politiques de gauche et d’extrême-gauche. Lucien Sève, par exemple, se place dans la lignée de cette interprétation « bernsteinienne » de Gramsci :

« La clef du processus n’est pas d’abord quelque part dans l’appareil d’Etat mais partout dans la société civile, où il s’agit de multiplier ces réappropriations de pouvoir effectif dont maint mouvement social actuel donne au moins un avant-goût, jusqu’à rendre inévitable des changements d’importance dans l’appareil étatique lui-même[1] ».

Comment la réappropriation du seul vrai pouvoir effectif qui est le pouvoir économique se fera-t-elle sans un appareil d’Etat, un appareil de coercition révolutionnaire ? Mystère ! Les dirigeants des sociétés financières dont le chiffre d’affaire dépasse le budget de la plupart des Etats auront sans doute un jour l’amabilité de laisser le mouvement social « se réapproprier le pouvoir effectif » …

L’expérience du mouvement ouvrier des 19è et 20è siècles a conduit les marxistes à formuler ainsi le sens et les conditions de la révolution : pour édifier une société débarrassée de l’exploitation et de l’oppression et conquérir l’émancipation sociale, une révolution économique est nécessaire. Pour conduire cette révolution qui changera la base économique du système, la classe ouvrière et ses alliés doivent s’emparer du pouvoir politique et transformer radicalement l’appareil d’Etat (phase de dictature du prolétariat).

Chacun de ces points est aujourd’hui contesté ou ignoré. En premier lieu, l’expropriation des capitalistes et la fin de la propriété privée ne sont plus à l’ordre du jour. Du coup, la question du pouvoir politique et de l’Etat est déformée ou rejetée – cette question de l’Etat dont Lénine disait en 1919 qu’elle était devenue la « question la plus névralgique, au cœur de tous les problèmes politiques, de toutes les controverses politiques de notre temps » (De l’Etat, tome 29, page 488). Pour les révisionnistes (comme pour leurs alliés d’extrême gauche), le pouvoir d’Etat n’est plus au centre de la politique.

Certains écrits récents sont on ne peut plus clairs :

« La roue de l’Histoire a tourné. Les sociétés restent celle du capital ; elles ne sont plus celles des deux siècles passés. La révolution ne peut être ce qu’elle a été ; la « prise du pouvoir » à l’ancienne n’est plus la clé de la subversion sociale. » (Roger Martelli, Dépasser le capitalisme, in Postcapitalisme, imaginer l’après, ouvrage coordonné par Clémentine Autain, Au Diable Vauvert, 2009, page 16).

« Si l’émancipation de tous les humains ne saurait être que leur œuvre propre, ce n’est plus l’objectif de « conquérir le pouvoir d’Etat » qui définit la fonction et la structure de l’organisation. » (Pierre Zarka, Emancipation et action collective, in Révolution, les impensés d’un héritage, La Dispute, 2009, page 190).

Zarka propose alors à la place du parti une « fédération de militants », une sorte de cercle sympathique où l’on échange des informations, des expériences :

« La confrérie, la fédération, sont des notions plus appropriées que la forme connue des partis issue de cultures de substitutions » (id. page 189).

Voici donc à quoi se résume « la pensée révolutionnaire de notre temps » (Martelli) :

  • pas d’abolition du capitalisme, mais son « dépassement »,
  • pas de conquête du pouvoir d’Etat, pas de « changement brusque », mais un progressif « déploiement des formes alternatives de régulation économique et sociale » (Martelli, page 27),
  • et donc nul besoin de parti, une confrérie, d’autres diraient un réseau, suffira au bonheur quotidien des militants.

Lorsque Martelli martèle : abolition du capitalisme signifie changement brusque, tandis que dépassement signifie « mouvement continue de lutte » (page 28), il fait écho à la vieille doctrine de Bernstein : « Le but n’est rien, le mouvement est tout».[2] Le vieux schéma bernsteinien forme toujours la substance du révisionnisme et de l’opportunisme[3].

Ces vieilles positions de l’opportunisme gangrènent l’extrême gauche elle-même, qui n’a jamais réussi à s’en débarrasser. Ainsi, dans notre propre camp, les questions du parti et du pouvoir ont-elles été galvaudées.

Par exemple Badiou. Ce marxiste révolutionnaire voit bien que les communistes se heurtent à cette distance si grande entre un monde capitaliste au terme de son développement et gros de l’avenir socialiste, et une société qui ne parvient pas à formuler l’exigence de la destruction de ce système oppresseur alors qu’elle a en main tous les atouts pour construire un monde nouveau. Il pose bien la nécessité d’une rupture radicale avec le système politique bourgeois, cette machinerie dans laquelle sont englués tous les partis de gauche et d’extrême gauche, et qu’il nomme « capitalo-parlementarisme », dont le rôle est d’être au service empressé des banques et du capital financier. La question est donc : comment organiser une politique entièrement différente[4] ?

Badiou ne voit plus de solution dans le dispositif classique du parti, mais dans une politique « au ras du réel populaire », et « à distance du pouvoir d’Etat »[5]. Son ouvrage L’hypothèse communiste s’ouvre par une longue citation de sa pièce, L’incident d’Antioche, où il raconte une révolution victorieuse dont les dirigeants prennent la décision de renoncer au pouvoir qu’ils ont conquis.

Certes, il ne faut pas négliger la nécessité de l’effort que réclame Badiou pour « se soustraire à l’emprise mentale de l’Etat » (page 26). Oui, il le faut. Mais précisément, cela passe par la destruction précise, totale, rigoureuse, de l’Etat bourgeois. Peut-on rester « à distance » de ce pouvoir qui a désormais acquis la puissance de s’immiscer dans tous les domaines de la vie sociale comme de la vie privée ? La suppression de la classe dominante se fera par la conquête du pouvoir d’Etat et par l’utilisation de ce pouvoir pour démanteler le système capitaliste. Le prolétariat remplira sa mission, celle d’une classe qui est la dissolution de toutes les classes, en s’érigeant d’abord en classe dominante, c’est-à-dire en une classe qui assume la responsabilité de briser définitivement la classe capitaliste bourgeoise.

Dans un livre précédent, De quoi Sarkozy est-il le nom ?[6], Alain Badiou explique pourquoi à ses yeux le Parti, qui a été la création de la révolution d’Octobre, ne correspond plus à la période actuelle. Il distingue deux grandes séquences dans l’histoire du mouvement communiste. La première, qui va de la Révolution française à la Commune de Paris « lie, sous le signe du communisme, le mouvement populaire de masse et une thématique de la prise du pouvoir. » (Page 140). La Commune, qui « a été la forme suprême de cette combinaison de mouvement populaire, de direction ouvrière et d’insurrection armée » (p. 141), clôt la séquence par son échec.

La seconde séquence va de 1917 à la fin de la révolution culturelle en Chine et des mouvements populaires des années 1966-1976. La préoccupation est alors d’organiser le nouveau pouvoir, le nouvel Etat. Comment durer, comme le disait Lénine lorsqu’il a dansé sur la neige quand le pouvoir soviétique eut dépassé d’un jour celui de la Commune de Paris ? Dans la première séquence, il s’agit de formuler et d’expérimenter l’hypothèse communiste, dans la seconde, de la réaliser. La solution à la question posée par l’échec de la Commune a été le parti[7].

La première séquence se déroule ainsi sous le signe de l’hypothèse communiste comme mouvement, la seconde se place sous le signe de « son organisation disciplinée et militarisée » (p. 144).

Or, d’après Badiou, le Parti est devenu à son tour un « problème », cette forme Parti s’étant révélée « inapte à la construction d’un Etat de dictature du prolétariat au sens de Marx, soit un Etat organisant la transition vers le non-Etat, un pouvoir du non-pouvoir, une forme dialectique du dépérissement de l’Etat » (p. 144). Il faut donc, conclut Badiou, « faire durer l’hypothèse communiste en dehors même de la logique de prise du pouvoir ».

Badiou établit donc pleinement que les questions du parti et du pouvoir sont nécessairement liées : mais pour lui, ces deux questions sont closes, elles appartiennent à la seconde séquence, qui est terminée, « parti » et « pouvoir » ne constituent plus des problèmes à résoudre pour la révolution en France (p. 150).

Tentant d’esquisser ce que sera la signification de la troisième séquence à venir, A.B. formule l’hypothèse qu’elle concernera un nouveau rapport entre le mouvement politique réel et l’idéologie, et que la première tâche, la tâche actuelle, pour qui veut être communiste, est de « réinstaller l’hypothèse dans le champ idéologique et militant » (p. 154), il s’agit, d’abord, « de faire exister l’hypothèse [communiste][8] ».

La caractéristique essentielle de l’idéologie actuelle, y compris dans les rangs de ceux qui, comme A.B., sont capables de développer des analyses justes et radicales, se résume à la sous-estimation ou au rejet de la question du pouvoir. La sous-estimation des tâches d’organisation (construction du parti) en résulte.

Etre communiste aujourd’hui, c’est installer à nouveau la question du pouvoir au centre de l’activité politique.

Le point clé de la stratégie

Comment procéder ?

Négliger la question du pouvoir d’Etat, c’est aussi restreindre considérablement le champ d’intervention politique. Le « programme » des groupes ou « partis » d’extrême gauche est d’ordinaire divisé en deux sections : premièrement, la tactique électorale, deuxièmement une plate-forme de revendications de type syndicale. Le tout est décoré par quelques prises de positions formelles, hâtives, sans contenu stratégique, sur les grands problèmes politiques nationaux ou internationaux.

Le NPA offre une image assez pure de cette caricature de parti.

Marx et Lénine ont longuement insisté sur la nécessité pour le prolétariat de s’occuper de TOUS les aspects de la lutte politique, économique, démocratique, s’il veut un jour conquérir le pouvoir pour transformer la société.

De nos jours, toute l’organisation sociale, dans tous ses aspects (de l’entreprise à l’école en passant par le système de soin et la culture), est agencée dans le seul objectif d’extraire et d’accumuler de la plus-value : sortir du cadre étroit de la lutte économique, comme le préconisaient Marx et Lénine, est en quelque sorte rendu matériellement nécessaire par la main mise du pouvoir politique sur tous les aspects de la gestion et du contrôle (désormais direct) de la force de travail (éducation, santé, contrôle social, répression).

Si le prolétariat veut atteindre le cœur du système d’exploitation pour le détruire, et non pas seulement pour améliorer sa condition d’exploité, il doit donc étendre son activité politique à tous les secteurs de la vie économique et sociale.

C’est à cette condition, second aspect, qu’il trouvera et accumulera les forces pour renverser les clases dominantes, émanciper l’humanité entière et progresser vers la société sans classes.

Lénine a souvent insisté sur cet aspect, soit en le présentant sous l’angle de l’éducation que le prolétariat devait acquérir en prenant en charge toutes les questions politiques, soit en invoquant la notion d’hégémonie. Cette notion, souvent mal comprise, découle de la situation objective du prolétariat, seule classe révolutionnaire jusqu’au bout. Le prolétariat s’affirme comme la classe qui n’est pas une classe mais la dissolution de toutes les classes : c’est ce qui, disait Marx, constitue son universalité.

Dès ses premiers écrits, Marx a développé cette idée que le prolétariat ne pouvait s’émanciper sans émanciper toutes les autres sphères de la société[9]. Poursuivant ce thème, Lénine a indiqué que le prolétariat devait s’assurer l’hégémonie dans la lutte de tous les travailleurs et exploités : selon lui, « le prolétariat n’est révolutionnaire que dans la mesure où il a conscience de cette idée d’hégémonie et qu’il la traduit dans les faits[10] ».

Enfin, cette question de l’étendue du champ politique recouvre aussi celle de la lutte contre le réformisme et l’opportunisme. En s’adressant aux autres partis communistes, après la révolution de 1917, Lénine a particulièrement insisté sur ce point. L’aristocratie ouvrière, cette fraction importante de la classe ouvrière dans les pays impérialistes (constituée grâce aux colonies, néo-colonies et aux superprofits du capital financier) a intérêt au réformisme, à la conciliation, à l’abandon des idéaux révolutionnaires. L’aristocratie ouvrière s’occupe de ses intérêts étroits dans le cadre limité de la lutte corporatiste et économique. Elle laisse aux partis bourgeois leur hégémonie, elle leur laisse le soin de « faire de la politique », en se ralliant régulièrement à leur panache électoral. Une fois encore Lénine insistait sur ce point :

« Le prolétariat ne devient révolutionnaire que dans la mesure où il ne s’enferme pas dans un cadre étroitement corporatif, que dans la mesure où il intervient dans toutes les manifestations et dans tous les domaines de la vie sociale comme le chef de toute la masse laborieuse et exploitée »[11].

Pour préparer les militants révolutionnaires à ces tâches fondamentales, et pour créer les conditions de la fondation d’un parti révolutionnaire, les communistes doivent aujourd’hui travailler à élaborer une stratégie et une ligne générale.

Les questions auxquelles la stratégie doit répondre (quelle est l’étape actuelle de la révolution ? quelles forces sont à disposer pour atteindre les objectifs de cette étape ?) ne sont manifestement pas résolues, et elles ne l’ont jamais été depuis que les communistes marxistes-léninistes s’efforcent de créer un mouvement et un parti.

Pour avancer dans cette tâche, il est nécessaire de définir une ligne générale en pratiquant l’analyse concrète de la situation concrète sur toutes les questions. On ne pourra créer un parti digne de ce nom sans un minimum de clarté sur l’étape actuelle du processus révolutionnaire et sur la stratégie, clarté qu’on ne pourra obtenir qu’en insufflant un sens politique dans l’analyse et la pratique. La situation présente exige de procéder de pair.

Le sens politique, voilà ce qui a manqué depuis un demi-siècle. Le sens politique aujourd’hui se manifeste dans la capacité à travailler tous les grands domaines politiques, avec la méthode de l’analyse concrète, dans la perspective de définir cette étape et la stratégie adéquate.

La littérature critique est aujourd’hui plus ou moins abondante sur la plupart des grandes questions, comme l’anti-impérialisme et l’anticolonialisme, les conditions politiques d’exploitation et de contrôle de la force de travail, sur le développement actuel du capitalisme (la structure du capital, le rôle de l’Etat, les cycles économiques et les crises), sur le régime politique (l’organisation de l’Etat bourgeois, central et « décentralisé », la question des services publics…), sur les alliances (les « couches moyennes », la question paysanne). Mais le contenu proprement politique de ces écrits est faible, les auteurs hésitent à s’engager, leurs conclusions politiques, quand elles existent, sont fades et étriquées.

Les ressources ne manquent donc pas, mais il faut les aborder et les utiliser avec le sens politique et stratégique qui caractérise les communistes.

En fin de compte, être communiste aujourd’hui, c’est coordonner nos efforts, c’est organiser un vaste travail collectif pour insuffler l’esprit de parti et le sens politique dans toutes les questions qui relèvent de la définition de l’étape de la révolution en France et de la stratégie adéquate.

Mars 2010

  1. Lucien Sève, Commencer par les fins, la nouvelle question du communisme, La Dispute, 1999.
  2. Rappelons ce qu’en disait Lénine : « Le maître mot de Bernstein : « Le but final n’est rien, le mouvement est tout« , traduit la nature du révisionnisme mieux que quantité de longues dissertations. Définir sa conduite en fonction des circonstances, s’adapter aux événements du jour, à la versatilité de menus faits politiques, oublier les intérêts vitaux du prolétariat et les traits essentiels de l’ensemble du régime capitaliste, de toute l’évolution capitaliste, sacrifier ces intérêts vitaux au nom des avantages réels ou supposés de l’heure : telle est la politique révisionniste. » Marxisme et révisionnisme, avril 1908, Œuvres Complètes, Editions sociales, 1967, page 34.
  3. Certains, comme Yann Moulier Boutang, en viennent même à le revendiquer. Au retour de Porto Alegre en 2002, il s’écrie que rien n’est plus important que le surgissement du mouvement en tant que tel, et il ajoute : « Politiquement, elle [l’existence du mouvement] recèle une force que le vieux Bernstein (je vais faire un peu de provocation) avait bien vu lorsqu’il disait « le mouvement est tout ». » Un autre monde est-il possible ?, texte du 5 mai 2004 en ligne sur : http://multitudes.samizdat.net/Un-autre-monde-est-il-possible.
  4. Voir par exemple L’hypothèse communiste, Lignes, 2009, pages 80 sq.
  5. Id., page 55.
  6. Lignes, 2007.
  7. « Cette obsession de la victoire et du réel s’est concentrée dans les problèmes de l’organisation et de la discipline, elle est tout entière contenue, à partir de 1902 et du Que faire ? de Lénine dans la théorie et la pratique du parti de classe, centralisé et homogène. On peut dire que les partis communistes ont incarné, dans leur « discipline de fer », le réel de l’hypothèse communiste » (p. 143).
  8. Il faudrait poursuivre la critique de Badiou avec celle de la notion « d’Idée du communisme », qui est l’opération intellectuelle qu’il faut aujourd’hui produire selon lui. Disons simplement, pour conclure notre propos sur A.B., que l’Idée n’incarne pas le politique, ni le politique ne s’incarne dans l’Idée : il s’y désincarne plutôt. « Il est aujourd’hui essentiel de bien comprendre que « communiste » ne peut plus être un adjectif qui qualifie une politique ». (L’Hypothèse…, page 189).
  9. Par exemple en 1843, à la question « où trouver la possibilité positive de l’émancipation allemande ? », Marx répondait :

    « dans la formation d’une classe chargée de chaînes radicales, d’une classe de la société civile qui n’est pas une classe de la société civile, d’un ordre qui est la dissolution de tous les ordres, d’une sphère qui possède un caractère universel en raison de ses souffrances universelles, et qui ne revendique aucun droit particulier, parce qu’on lui fait subir non un tort particulier, mais le tort absolu, qui ne peut plus s’en rapporter à un titre historique, mais seulement à un titre humain, qui n’est pas en opposition partielle avec les conséquences, mais en opposition totale avec les principes politiques de l’Etat allemand, d’une sphère, enfin, qui ne peut s’émanciper sans s’émanciper de toutes les autres sphères de la société et, partant, sans les émanciper toutes ; en une mot, une sphère qui est la perte totale de l’homme et ne peut donc se reconquérir elle-même sans la reconquête totale de l’homme. Cette dissolution de la société, c’est, en tant que Stand particulier, le prolétariat. »

    (Marx, Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel, 1843, in Oeuvres, tome III, Pléiade, p. 396).

  10. Le réformisme dans la social-démocratie russe, 1911, O.C., tome 17, page 234.
  11. Lénine, Thèse sur les tâches fondamentales du IIè congrès de l’Internationale communiste, 1920, Œuvres complètes, tome 31, page 196.